Concilium

Benoît Vermander « Le Vatican, la Chine, et le futur de l’Église catholique chinoise »

1. Introduction

Le 22 septembre 2018, le Vatican annonçait avoir signé un ‘Accord provisoire’ avec le gouvernement chinois. Il portait sur un mécanisme de désignation concertée des futurs évêques, mécanisme dont la teneur exacte n’était pas révélée. Il était accompagné par une décision du Pape François de réadmettre dans la pleine communion ecclésiale les évêques ordonnés sans mandat pontifical.[1] Quoique très brève, la présente note entend replacer l’Accord dans son contexte, en évaluer les effets, et en dégager la signification pour l’Église universelle.

2. Chine-Vatican: Le contexte

Après la Révolution 1911, la République chinoise entend promouvoir le développement de religions ‘nationales’ et ‘modernes’, opposées aux ‘superstitions’: Dès 1912, des associations religieuses nationales voient le jour,[2] avant d’être refondées en fonction des besoins du nouveau régime à partir de 1949. Non sans de nombreuses résistances, l’État assure alors son contrôle sur les organisations et activités religieuses comme sur les autres expressions de la société civile. Après la tourmente de la Révolution culturelle (1966–1976), le cadre institutionnel régissant les rapports entre État et religion est réaffirmé sur les bases échafaudées immédiatement après 1949. L’article 36 de la Constitution définit les droits et les devoirs des religions dans la République Populaire de Chine: ‘Les citoyens de la République populaire de Chine jouissent de la liberté de religion. Aucun organisme d’État ni aucun groupement social ni aucun individu ne peuvent forcer un citoyen à avoir ou à ne pas avoir de religion, ni faire de discrimination à l’égard d’un croyant ou d’un non-croyant.’ Les dispositions constitutionnelles précitées sont complétées par les ‘Dispositions relatives aux affaires religieuses’ entrées en vigueur en mars 2005 et remaniées profondément dans un sens très restrictif en 2017–2018.[3] Par ailleurs, depuis 2013, le développement d’une forme renouvelée de ‘religion civile’ encadre beaucoup plus étroitement le fait religieux. Il est demandé à toutes les religions de se ‘siniser’ davantage, ce qui veut dire, dans la pratique, d’adopter de façon non critique la vulgate promue par le Parti.[4]

Les considérations institutionnelles et politiques ne suffisent pas pour jauger la situation de l’Église au sein de la société chinoise. Il s’était développé en Chine un ‘catholicisme des champs’ qui maintint fermement ses traditions propres jusqu’au mouvement d’exode vers les villes de la première décennie du 21ème siècle. Il apparaît déjà que ce mouvement a profondément ébranlé la structure traditionnelle du catholicisme chinois.

L’Église officielle compterait environ 1.900 prêtres, tandis que l’Église clandestine en dénombrerait 1.200. Plusieurs estimations parlent d’un total de fidèles catholiques de 10 à 12 millions:[5] Anthony Lam du Holy Spirit Center à Hong Kong, a étudié les données publiques et les a corrélées avec des entretiens sur place. Sa conclusion: Le nombre de catholiques en Chine a culminé à 12 millions en 2005, a plafonné depuis quelques années, et est maintenant en déclin. Il estime que la population catholique totale est d’environ 10,5 millions. Par ailleurs, entre 1996 et 2014, toujours selon les estimations de Lam, le nombre de vocations masculines est passé de 2.300 à 1.260, tandis que celui des vocations féminines a chuté de 2.500 à 156. Le nombre d’ordinations est passé de 134 en 2000 à 78 en 2014.

3. De Lettre de Benoît XVI à celle de François

Après la création, en 1957, de l’Association catholique patriotique suivie par l’ordinations d’évêques officiels (ordinations canoniquement valables mais opérées sans l’approbation du Pape) des ‘facultés spéciales’ avaient été accordées aux évêques restés en communion avec Rome afin de leur permettre d’ordonner de nouveaux évêques de manière autonome, en état de besoin. Or, le 30 juin 2007, le Vatican rendait publique une lettre de Benoît XVI adressée ‘aux clercs et fidèles de l’Église Catholique de Chine’, laquelle révoquait ces facultés spéciales, et justifiant ce changement de cap: ‘La solution des problèmes existants ne peut être recherchée à travers un conflit permanent avec les Autorités civiles légitimes.’ 

Après l’élection de François,[6] le pouvoir chinois entend l’invitation, et les négociations reprennent. Elles aboutissent à l’accord précité de septembre 2018. Le fait que l’accord ne spécifie pas le mécanisme exact de désignation des évêques a fait couler beaucoup d’encre, alors que la question reste secondaire: Que les noms des épiscopables soient d’abord proposés par le Vatican ou par le gouvernement importe peu, puisque, d’une part, l’une et l’autre partie garde un pouvoir de veto, et que, d’autre part, les candidats sérieux pour chaque siège sont, dans la pratique, très peu nombreux. En tout état de cause, les deux parties, ont décidé de revoir le mécanisme de désignation en fonction de l’expérience accumulée dans un délai de deux ou trois ans.

Un autre débat a porté sur le fait suivant: Si le Vatican accepté la réintégration des huit évêques officiels non canoniquement reconnus jusqu’alors, rien n’a été dit publiquement sur le sort de la vingtaine d’évêques non reconnus par le gouvernement. La question reste environnée d’une certaine opacité, mais elle semble gérée de façon pragmatique. Dans un grand nombre de cas, il semble qu’on attendra le moment de leur succession pour désigner alors des candidats de compromis.

Dans son Message aux catholiques chinois et à l’Église universelle daté du 26 septembre 2018, François exprime avec force les enjeux ultimes de l’Accord : 

‘Je m’adresse avec respect à ceux qui conduisent la République Populaire de Chine et je renouvelle l’invitation à poursuivre, avec confiance, courage et clairvoyance, le dialogue entrepris depuis longtemps. […] De cette manière, la Chine et le Siège Apostolique, appelés par l’histoire à une tâche ardue mais fascinante, pourront agir plus positivement pour la croissance ordonnée et harmonieuse de la Communauté catholique en terre chinoise, mettront tout en œuvre pour promouvoir le développement intégral de la société, assurant un plus grand respect de la personne humaine y compris dans le domaine religieux, ils travailleront concrètement pour préserver l’environnement dans lequel nous vivons et pour édifier un avenir de paix et de fraternité entre les peuples.’[7]

4. Après l’accord

Le nouveau mécanisme a déjà abouti à l’ordination de deux nouveaux évêques – Mgr Antoine Yao Shun, pour le diocèse de Jining, en Mongolie-Intérieure, le 26 août 2019, et Mgr Stephen Xu Hongwei, nommé évêque coadjuteur du diocèse de Hanzhong, dans la province de Shaanxi, deux jours après. Le Saint-Siège a confirmé que ces deux ordinations ont eu lieu dans le cadre de l’Accord, bien que le pape eût déjà nommé Mgr Yao et Mgr Xu préalablement à sa signature.[8]Subsistent néanmoins des sources de tension, certaines provenant des autorités gouvernementales et locales, d’autres internes à l’Église de Chine, d’autres encore fomentées par une mouvance internationale ‘anti-François’.[9]

Peut-être l’Accord pourra-t’il permettre à l’Église de reconstruire son unité interne. Mais on ne saurait exclure l’hypothèse d’un hiatus grandissant entre les progrès enregistrés sur le plan diplomatique et la pression idéologique exercée sur les organisations religieuses, laquelle, portée à un certain niveau, provoquerait immanquablement de nouveaux conflits.  En finale, deux autres points méritent d’être notés: (a) Même s’il se déroule sous contrôle politique étroit, le processus de désignation des évêques chinois inclut donc aujourd’hui les représentants des prêtres, religieuses et fidèles des diocèses, ce avec l’approbation du Saint Siège; poursuivie pendant un certain temps, l’expérience pourrait avoir des répercussions en d’autres contextes ecclésiaux. (b) Dans son Message, François a pris soin de ne pas rester au niveau purement ecclésial: il insiste sur l’importance d’insérer la Chine dans les questions de gouvernance mondiale, et il demande à l’Église universelle de savoir apprécier et recueillir le meilleur du trésor spirituel du catholicisme chinois. Deux points qui peuvent contribuer à vivifier l’élan intérieur des communautés chrétiennes chinoises, par-delà les péripéties politiques.


[1] Missions etrangères de Paris, ‘Accord Chine-Vatican: “Pour la première fois, tous les évêques de Chine sont en communion avec Rome”’, 24 septembre 2019.

[2] Cf. Vincent Goossaert, ‘Republican Church Engineering: The National Religious Associations in 1912 China’, in Mayfair Mei-hui Yang (ed.), Chinese Religiosities, Afflictions of Modernity and State Formation, Berkeley: University of California Press, 2008, pp. 209–232.

[3] See the traduction anglaise des nouvelles dispositions.

[4] Voir Benoît Vermander, ‘Le rêve chinois de religion civile’, Esprit, no. 451 (janvier-février 2019), 171–182; Benoît Vermander, ‘Sinicizing Religions, Sinicizing Religious Studies’, Religions, 10/137 (2019), 10 (137), 1–23, doi: 10.3390/rel10020137.

[5] Ian Johnson, ‘How the Top-heavy Catholic Church Is Losing the Ground Game in China’, America Magazine, 18 Septembre 2017.

[6] Sur les raisons pour lesquelles le pouvoir chinois aurait montré davantage d’ouverture devant François que devant Benoît XVI, voir Federico Lombardi, ‘Verso una Chiesa pienamente cinese e pienamente cattolica. La via tracciata da Benedetto XVI e Francesco’, La Civiltà Cattolica, no. 4017 (2017), 209–220.

[7] Pape François, ‘Message aux catholiques chinois et à l’Église universelle’.

[8] Missions etrangères de Paris, ‘Deux évêques chinois ordonnés pour la première fois depuis la signature de l’accord sino-vatican’, 29 août 2019.

[9] On peut trouver l’exemple d’une évaluation négative de l’accord et de ses conséquences dans Bernardo Cervellera, ‘Religious Policy in China before and after the Sino-Vatican agreement’, Asia News, 12 Septembre 2019. Les documents cités dans cet article quant au discours tenu par les autorités chinoises sur leur politique religieuse d’ensemble sont pertinents. En même temps, les orientations promues par François, pourtant clairement énoncées par lui, ne sont nullement prises en compte, et nulle autre stratégie que celle de la confrontation frontale n’est même envisagée. Le déni de la situation réelle de la société chinoise contemporaine, comme la nostalgie exprimée pour un modèle d’Église en disparition (et idéalisé) sont exprimés ici sans nuances.



Auteur

Benoît Vermander, S.J., est professeur d’études religieuses dans la Faculté de Philosophie de l’Université Fudan, Shanghai. Parmi ses ouvrages récents: Shanghai Sacred: The Religious Landscape of a Global City (with Liz Hingley and Liang Zhang, 2018); Versailles, la République et la Nation (2018); Corporate Social Responsibility in China (2014). 

Adresse: School of Philosophy, Fudan University, 220 Handan Road, Shanghai 200433, P.R.China.

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